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Camp d'été Liban 2015

-Rétrospective     -A german perspective       -Kissed by a muse      -Mémoires d'un mas'oul       -No sense at all       -Yalla Thérèse

Rétrospective  
Mère Thérésa disait souvent que dans cette vie, on ne peut pas faire de grandes choses, seulement des petites choses avec beaucoup d’amour. C’est précisément ce que nous sommes partis faire au Liban du 28 août au 12 septembre.
Pour la première fois depuis la fondation des camps d’été au Liban par Franziskus Heereman en 1998, une délégation emmenée par des Suisses s’est rendue dans ce pays du Moyen-Orient pour faire à son tour ses propres camps d’été à la suite des Allemands, des Anglais, des Français et des Hollandais. Cette délégation, c’était nous, un groupe de 26 volontaires dont 4 Allemands, un Espagnol, une Belge, et 20 Suisses. Nous avons été rejoints par 6 Libanais, et nous avons ainsi pu accueillir 17 femmes puis 16 hommes handicapés pour deux camps d’une semaine chacun. Les camps ont eu lieu à Sourat, un vieux village perdu dans le charme des collines du Nord-Liban. Entre les deux camps, nous sommes allés nous retirer dans la Vallée Sainte pour y trouver un peu de repos et de silence.  
Dans un camp, chaque volontaire (à l’exception de quelques volants) s’occupe d’un ‘guest’ dans une relation ‘one-to-one’ qui dure toute la semaine, chaque jour de 7h à 20h. Durant la journée qui commence avec la prière du matin, des activités sont organisées régulièrement, que ce soit des théâtres, des cirques, des sessions de beauté, des parties de football ou de la peinture pour n’en citer que peu ! Certaines activités sont incontournables, comme la traditionnelle sortie à la plage suivie de l’onction des malades, ou le « fancy dinner » du dernier soir précédent le feu de joie. Quand aucune activité n’est organisée, c’est l’occasion pour chaque volontaire de découvrir les passions de son guest, et surtout d’avoir du temps en tête-à-tête avec lui ou elle. La journée comprend aussi la messe quotidienne, qui se transforme parfois en « holy mess » comme disent les Anglais. Elle reste cependant toujours un moment privilégié pour les volontaires qui vivent une expérience humaine très forte, entraînant généralement une grande soif spirituelle. A partir de 20h, trois volontaires s’occupent de la garde de nuit. Après avoir mis leur guest au lit, les autres volontaires se retrouvent pour la prière du soir et un rapide debriefing conduit par le mas’oul (« personne en charge » en arabe). Ceux qui en ont encore la force restent encore un moment entre eux pour boire une Almaza, la bière locale, avant de se remettre, souvent épuisés mais comblés, dans les bras de Morphée.
Il s’agit de l’unique semaine de vacances à disposition de nos guests à l’année. Ils le savent aussi bien que nous, ce qui donne naissance à un débordement d’énergie et de joie aussi bien de leur part que de la nôtre ! Cela demande une incroyable endurance à toute l’équipe, car nous allons au Liban dans une seule optique : les aimer de toutes nos forces, et nous prenons
l’expression « toutes nos forces » très au sérieux. Il est impossible de compter tous les éclats de rire, les sourires, les regards complices, les tonnerres d’applaudissement et les bisous échangés au cours de la semaine… En face de ces personnes handicapées, aucun masque ne tient, aucune construction sociale : impossible de tricher. Chacun est soi-même en vérité et vibre en résonance avec son guest à la fréquence de son humanité. Les moments de tête-à-tête se transforment rapidement en cœur-à-cœur, dans une simplicité magnifique.  
Les camps ont été un énorme succès cette année, à en juger par les flots de larmes versés aussi bien par les volontaires que par les guests au moment des au revoir. Et pourtant nous n’avons pas fait de grandes choses, seulement de petites choses avec beaucoup d’amour. M.M.


A german perspective  
The camp in Sourat, Lebanon, was already buzzing with life when we got there. Our flight from Germany had touched down about 90 minutes after the flight from Switzerland and the rest of the team had already been sent to prepare the camp. Which was not that easy a task since almost everything useful had been moved to the re-opened, renovated camp in Chabrouh, leaving us with only the very basics and no roof at all for the boys to sleep under on top of the guests’ dorms. Never having met any of the people I was about to encounter, never having been to Lebanon or having done anything remotely alike before, I felt welcome from the first moment. The expectations and hopes for a good experience I may have had during those first moments on our first evening in the camp soon seemed ridiculously small compared to the awe I felt at the love, the greatness and the team spirit I experienced in the following days. Going through every day with those incredible human beings that were our guests was the most inexplicable thing I experienced in a long time. The joy they brought to every single one of the team members was almost tangible. Despite some more difficult cases, there was a huge density of smiles shining through the camp in Sourat at all times. Having had the chance to see the highly modern facilities in Chabrouh in the days after our camps and having visited the German Team residing there, I feel like I would not want to exchange the makeshift and deficiency of Sourat for the comfort and practicality of Chabrouh. The Lebanese have done a great job rebuilding Chabrouh, the Germans have, for sure, held amazing camps there and if the Swiss were to go there next year, I would still join them and have a great time. Nothing can ever compare, though, to those first two camps in Sourat, the friendships that were made and the lovely memories I have taken away from there. All thanks to the first Swiss Team in The Lebanon Project. It was an honor. M.A.
 

Kissed by the muse
Music fills the evening air. “… Von guten Mächten wunderbar geborgen …” sounds from the mouths of those team members who speak German and also of some of those who don’t. It does not matter if people understand even one word of the beautiful lyrics by Dietrich Bonhoeffer. Our guests certainly don’t. Still, even the guests seem to understand that this song tells of confidence and faith in the good in life. Same as dancing, music is one of the universal languages in this world. One doesn’t need to understand the lyrics to get a feeling of what a song wants to tell you. It is essentially beautiful that there is so much of both dancing and singing in the camps in Sourat. The means of communication with the guests are often limited. Most of the volunteers speak very little to no Arabic, some of the guests speak very little or not at all. So one has to find other ways to communicate: use sign language, learn some rudimental Arabic, be very aware of the things a guest does during the day – by the end of six days a volunteer and a guest will understand each other perfectly, even if they have only very little words to communicate with. The key to that understanding does not lie in the accurate meaning of words. The key to that understanding lies in the love and attention the volunteers invest into the relationship with their guests. Same as with a beautiful song, you don’t need the language to understand your guest if you listen to them with your heart wide open. M.A.


Mémoires d’un mas’oul  
C’était un rêve. Et puis Issa m’a dit : « T’en fais pas mon grand, poursuis tes rêves. De tes rêves il restera toujours quelque chose. » Trois ans plus tard, ça y est : Sourat, les oliviers, la chaleur, le camp. C’est le premier soir et tout le monde se présente. Très peu de volontaires ont de l’expérience, l’appréhension est palpable. Les conditions sont rudimentaires et toute la logistique du camp est à mettre en place pour le lendemain matin et l’arrivée de nos premiers guests. Tout le monde y met du sien malgré la fatigue. Après une courte nuit, c’est le grand moment ! L’équipe se retrouve devant le portail du camp pour attendre ce fameux bus qui n’arrive jamais, les minutes semblent interminables. Puis elles arrivent, les filles de Deir El Qamar !  
Je n’aurais jamais pu penser que l’équipe allait faire un tel travail. Qui aurait cru que ces jeunes dont la plupart n’avait jamais eu de contact avec une personne handicapée auparavant allaient se donner corps et âme pour leurs guests, les aimer à s’en briser le cœur, au point de s’abandonner complètement pour eux ? A son retour, un volontaire m’a confié qu’il lui semblait désormais étrange de penser à lui. Cela m’a touché, parce que j’ai compris qu’il avait vécu le vrai Liban, celui qui m’avait accroché il y a maintenant quatre ans, celui pour lequel nous faisons tout cela.
Le premier camp a été un petit miracle. Quand nous sommes arrivés, nous avons découvert que les conditions du centre étaient encore plus rudimentaires que l’année précédente puisque beaucoup de matériel avait été transféré à un autre centre (le fleuron fraîchement rénové de l’Ordre de Malte au Liban : Chabrouh). Chez nous donc pas de lavevaisselle, une machine à laver le linge en panne, le four en panne et peu d’ustensiles de cuisine, pas de pharmacie, pas de jouets ni de déguisements... Heureusement, grâce aux Libanais sur place et à notre logisticienne Maria-Seline Brenni (Sela), qui pouvait notamment s’appuyer sur de bonnes réserves financières, nous avons réussi à lancer le camp. Nous avons peu dormi cette nuit, comme beaucoup d’autres nuits d’ailleurs, et je ne me souviens pas de la manière dont nous avons résolu tous les problèmes, mais le lendemain, tout a fonctionné. Dès les premiers instants après l’arrivée des filles, et notamment grâce à deux volontaires libanais, Pierre et Maroun, tout le monde s’est mis à danser. Sela et moi étions sur la petite terrasse qui surplombe le camp, affairés dans nos papiers, quand nous avons entendu la musique. Nous les avons regardés danser et avons tout de suite su que ce camp allait être fantastique.  
Comment décrire le reste ? Bien sûr, il y a Cyrille qui promène inlassablement Thérèse dans sa chaise roulante à travers le camp et le village en lui chantant des chants religieux ; il y a Sabine qui se brise presque la mâchoire à force de sourire à Miro ; Tania qui tente de faire manger autre chose que du chocolat et des bananes à Amale Fadel ; Rouba qui se cache dans les
jupes de Lorena pour éviter les garçons ; Marie qui se moque de Jalal avec Chérine hilare ; Céline et Olivia qui épongent le vomi de Roula ; Max qui protège Gisèle amoureusement et tous les autres volontaires avec leur guests qui forment des couples incroyables ; il y a papa, maman et Antoinette en cuisine et à la buanderie qui travaillent comme des fous ; il y a Anne et son calme impérial de médecin qui éclate de rire quand quelqu’un vomit ; il y a Maxi qui joue tous les jours de la guitare et qui s’époumone sur « Sunny » ; et surtout il y Sela qui est partout et qui fait tourner la machine. A la fin du camp, j’ai appris qu’elle avait été malade de temps à autre. Elle ne l’a jamais montré, pas même à moi, et quand je lui ai demandé pourquoi, elle m’a dit : « Poker face, remember ? C’est toi qui me l’as dit. »
Le dernier soir, vers la fin du traditionnel « fancy dinner », il s’est passé quelque chose qui restera gravé dans ma mémoire. Markus s’est levé, et il a pris la parole au nom de sa guest Ghada pour nous remercier tous pour ce magnifique camp. Puis Marie, une jeune fille trisomique, s’est levée, et a parlé pendant un long moment, dans un discours construit, pour nous remercier. Elle s’est adressée à nous tous, à sa volontaire en particulier, aux mommies pour ce si délicieux repas et espérait nous revoir l’année prochaine. Quand elle eut fini, trois ou quatre filles handicapées se sont levées et on fait de même. Nous pensions tous qu’elles avaient fini et j’avais déjà de la peine à retenir mon émotion quand Carole s’est levée. Cette femme profondément trisomique avec un fort strabisme s’est tournée vers la cuisine, les a salué d’un signe de la main, a hoché la tête et s’est rassise.  
Les quitter a été très dur.
Nous avons nettoyé le camp et nous sommes partis à la Vallée Sainte pour nous reposer à Qanoubine, dans un vieux monastère maronite. Le soir, nous avons mangé le fameux mezzé libanais, cet énorme buffet plein de délicieux petits plats, et nous avons dansé le dabké avec une famille qui était dans le même restaurant. Le lendemain matin, nous sommes partis après les laudes pour aller voir l’ermite de la vallée, un Colombien radieux que nous avons eu la chance de rencontrer. Nous avons célébré la messe dans son ermitage et sommes repartis en direction du monastère St-Antoine, une perle imbriquée dans la roche. La marche fut plus longue que prévue, et je ne comprenais pas la moitié de ce que me racontait le guide.  
Arrivé au centre pas plus reposé qu’avant la Vallée Sainte, je pensais pouvoir dormir au moins une nuit durant le camp quand Abouna Romanos, le directeur du projet au niveau libanais, est arrivé. Pour le sommeil, c’était encore raté. Heureusement il apportait des figues qui devaient venir tout droit du paradis.
Le lendemain matin, rebelote. Alors que l’équipe avait déjà un camp dans les jambes, que tout le monde souffrait sous la vague de chaleur et d’humidité et que nous étions pris dans une tempête de sable, chacun a donné toute l’énergie qu’il avait en lui. Heureusement pour nous, les boys d’Antelias n’étaient que peu handicapés ; il s’agissait presque d’un club d’échec en villégiature. Mais là encore, quels mots choisir pour en parler ? Je ne suis pas prêt d’oublier la façon dont Markus s’est laissé raser par son guest Marwan, ou la façon dont Céline a porté Jean sur son dos toute la semaine. Comment oublier le service de Léa qui s’est occupée du pauvre Paul, dont les membres étaient couverts d’un psoriasis pustuleux avancé ? De même pour l’endurance et la force d’Else, qui a pris soin de Joseph alors qu’il avait une grave infection urinaire. En parlant d’endurance, Tancrède a sûrement couru l’équivalent d’une distance TerreLune après Léonard. Je ne peux pas citer tous les volontaires mais en tant que mas’oul, je voulais
les remercier chaque jour pour leur travail formidable. Je crois ne pas leur avoir assez dit à quel point j’étais fier d’eux, de leur dévouement, de leur abnégation, de leur abandon d’eux-mêmes. Chaque jour ils transmettaient une joie, un bonheur de vivre incroyable ! Ou était-ce les guests qui nous transmettaient tout cela ? À y repenser, je crois bien que oui. Pour leur dernier soir, nous avons dansé autour du feu comme des fous. Il y avait autour de ce feu toute la gratitude et le bonheur accumulé durant les deux dernières semaines, et peut-être aussi une gaie rage de vivre.
Après leur départ, nous avons nettoyé le camp et sommes parti pour Pierre and Friends, un bar au bord de l’eau, sous la falaise. Une partie de la pression qui pesait sur mes épaules s’est dissoute dans la mer ce soir-là, et sûrement dans quelques verres aussi. Le lendemain, et à mon grand étonnement, l’équipe a préféré voir Byblos plutôt que dormir, et nous avons donc visité cette belle ancienne ville phénicienne. La visite fut brève puisque nous avions rendez-vous avec la délégation allemande sur une plage, ce qui fut fort sympathique et nous permit de revoir quelques amis. Le soir, qui était aussi notre dernier soir au Liban, nous étions invités chez Issa à dîner. Nous sommes d’abord allés célébrer la messe dans sa chapelle privée, cachée dans les champs d’oliviers, illuminée uniquement par les luminions que nous avions apportés. Ce fut une très belle messe, avec beaucoup d’émotion, à la fin de laquelle j’ai remis les bracelets du projet à toute l’équipe. C’était un moment très fort. A la sortie de la messe, nous sommes allés chez Issa pour le dîner. Un dîner somptueux, dans son jardin qui embaume le jasmin, la cologne et le pin. J’ai alors présenté notre vision du développement du projet et des nouvelles fonctions que nous voulions mettre en place. Des volontaires de grande qualité se sont proposés et je me réjouis beaucoup de travailler avec eux durant l’année qui vient pour pouvoir recommencer cette magnifique expérience.
Le lendemain fut le jour du départ. Les au revoir ne furent pas faciles. Je crois que Sela a pleuré pendant une demi-heure dans le bus vers l’aéroport. Moi je me suis couché à l’arrière du bus et j’ai dormi, je savais que je n’aurais pas pu supporter l’émotion non plus. A Istanbul, nous avons presque raté notre correspondance et nous avons encore du courir comme des dératés à travers l’aéroport. A l’arrivée à Genève, tout le monde était exténué.  
Ce camp fut une des plus fortes expériences de ma vie et je suis fier d’avoir dirigé l’équipe dans cette première aventure. Je ne peux terminer ces mémoires sans mentionner Celui de qui tout vient. Dom Marc de Pothuau m’a dit un jour : « Dieu est toujours et partout présent. Mais là où tu oses regarder le pauvre et dire « nous » avec lui, alors oui, tu ouvres les yeux sur Sa présence et tu goûtes quelque chose du Royaume. Alors apprends à voir, là où tu es, le pauvre qui t’ouvre le Royaume… ne serait-ce qu’en toi-même ! »  M.M.


No sense at all  
At the end of each camp, we are always asked to write articles about our experiences. But how could you describe our summer camps in a few sentences? You could try, but you would only be able to give a small impression, a quick taste at best. A summer camp is typically one of these experiences which are completely indescribable. And even if you could find the right words, how could someone really understand what it is that happens over there, in Lebanon, if he or she hasn’t been there, hasn’t lived these moments, hasn’t shared these ephemeral instants of pure and simple fulfilment? Do we volunteers even understand? We sometimes get a good grasp of it. When Mohammed stops his everlasting up and down movement to hold your hand inside his deformed fingers, when Moussa sends you a goodbye kiss from his bed, when Ghattas greets you with a deferent hug, and even when you get your ass kicked by Ayman or when Djihad pukes his lunch on you, you get to grasp what it is exactly that you are doing there. In these moments you understand very important things about life in general. You understand that love lies in the disinterested and total gift of yourself, and not only of your time and energy, but of yourself as a whole. You understand that it is precisely this love that transcends you, that it is this love for which you strive and which keeps you alive and fulfils you as a human being. You understand that nothing else matters. These moments never fade in your mind, but you still start to question these things that you understood once you’re back in your normal life. Everything seems absurd back home, yet it seems so absurd that you start to think: “Maybe it was my life in Lebanon that was crazy…” You have to wonder, like everyone else, how changing diapers could somehow bring joy into your life. You have to wonder why spending your time with autistic people in Lebanon, and not in the best conditions, brought you so much happiness that you would want to go back every year. Because it makes no sense at first sight. None at all. Yet it does make sense, and a lot of it. You just have to live it to get it. M.M.


Yallah Thérèse!  
« Yallah Thérèse ! » retentit dans mon dos. Il me reste un quart de seconde pour me ranger sur le côté et voir Thérèse dévaler la pente en chaise roulante, poussée par Cyril, jeune étudiant de Genève. Le visage de Thérèse : un soleil. Pour elle, cette semaine, c’est sa semaine. Au home où elle vit le restant de l’année, ils sont nombreux à être, comme elle, au ban de la société. Mais si les petites sœurs de la croix, malgré toute leur bonne volonté, n’ont pas le temps de lui offrir toute l’attention qu’elle mérite, Cyril, lui a tout son temps pour elle cette semaine. Elle sera réveillée avec un sourire au matin et elle se couchera avec un sourire aux lèvres le soir. Entre deux c’est les vacances et il n’y a pas le temps de s’ennuyer. On se déguise, on s’amuse, on danse, on chante la guitare à la main, on repeint les murs, on se repeint les ongles et on se fait belle. Cyril s’improvise pédicure, maquilleur, podologue, esthéticien, serveur, gentleman, peintre, clown, danseur, comédien, pousseur de chaiseroulante et surtout ami ;  il est tout cette semaine. Les cris et les rires fusent dans cette troupe joyeuse. Il suffit d’un brin de musique pour que tout le monde se lève, tape des mains et parte dans des rondes endiablées. Cet après-midi l’air est chargé de chaleur, de poussière et d’une certaine excitation. On part à la mer. Certains ne l’ont jamais vue et ne savent pas à quoi s’attendre. D’autres l’ont vécue l’année passée et n’en peuvent plus d’attendre. Chérine, la jeune fille dont je m’occupe, me prend la main et m’entraîne vers l’eau. C’est à peine si elle prendrait le temps d’enfiler son maillot tout neuf. Elle refuse la casquette, me glisse entre les mains pleines de crème solaire et se rue vers cette masse liquide qui porte tout corps si maladroits qu’il soit. Elle est belle dans son maillot. Elle s’accroche de toutes ses forces à mon cou, cherche d’autres cous auxquels s’accrocher. Une fois couchée sur le gros crocodile gonflable, elle hèle les autres, les nargues en rigolant, m’éclabousse, se détend enfin et s’obstine à rester dans l’eau toute l’après-midi. Elle me regarde avec ses grands yeux noirs sur un visage fin, ses cheveux courts, mouillés et collés sur le front. Je ne sais quasi rien sur elle, son passé, son quotidien, ses peurs, ses joies, son futur. Elle est intelligente et sait ce qu’elle se veut. Dommage que je parle si mal l’arabe, une facette d’elle me restera un mystère. Bientôt nous seront loin, bientôt elle retrouvera ses habitudes et moi les miennes. Mais c’est une rencontre que je ne suis pas prête d’oublier. Une joie profonde reste, que je ne peux pas calmer. On me dit au retour « quelle générosité de donner vos vacances pour une œuvre humanitaire ». Quelle ironie. J’ai l’impression que c’est Chérine qui s’est occupé de moi durant ses vacances. Elle qui est bien moins handicapée du point de vue social. Elle qui n’hésite pas avant de sourire. Elle qui s’ouvre aux autres sans complexes ni barrière. On croit donner et on reçoit au centuple.  MG. L.